Petites prises de conscience
Vendredi, tel que prévu, je suis allée voir en ville si j’y étais. Je me suis trouvée.
Il ne m’a fallu fouler le sol Mont-Royalien (?!) d’à peine quelques pas pour que je m’y sente chez moi.
J’ai marché sur mes traces et je me suis dirigée un peu plus loin d’où mes anciennes limites imaginaires me gardaient.
Je me suis retrouvée au coin de papineau, tout près de Hochelaga-Maisonneuve (enfin, je pense). J’ai vu mon reflet dans la vitrine d’un Café Dépôt et j’y suis entrée me rejoindre.
J’ai commandé un café latté juste avant d’aller m’asseoir à ma table. Laquelle choisir quand elles sont presque toutes libres? C’est encore plus compliqué que quand elles sont presque toutes prises.
J’avais pris soin d’amener mon ami laptop avec moi, mon devoir était très en retard et je devais absolument commencer ma nouvelle.
Je n’avais aucune inspiration pour ce devoir, enfin, aucune qui me satisfaisait. Je ne sais pas si c’est à cause des trop nombreuses journées que j’ai passé chez moi à travailler et à ne pas voir de gens mais, j’avais un immense besoin d’observer le monde et de voir ce qui se passait en dehors de ma petite personne.
Ce coin de Mont-Royal est probablement celui où il y a la plus grande ”variétés” de spécimens de tout genre qui y déambulent. Des très jeunes, des plus vieux, des BS, des BCBGs, des gros, des minces, des airs bêtes, des imbéciles heureux, des trop habillés, des pas assez…
Je me sentais dans une sorte de jungle où des espèces d’un peu partout dans le monde viennent s’y pavaner.
Devant moi, deux grosses madames pas trop chic s’excitent pour des fauteuils de style surréaliste aux dossiers gigantesques.
“R’gard ça, Monique! Ça t’y pas d’allure? Faut qu’j'essaye ça, moé.”
Et de voir les deux madames emballées comme deux petites filles au royaume de Barbie, assisent sur les fauteuils.
Tout près, un jeune couple est assis en diagonal à une table (pourquoi en diagonal?). Ils mangent chacun leur combo salades/wraps sans se parler. C’est vendredi, ils sont sur Mont-Royal, ils sont jeunes, beaux et ils ont l’air blasés…
À côté d’eux, une madame dans la quarantaine est assise seule et attend avec un air bête de première classe. Je le vois bien, grâce à mon radar de provenance, que c’est une banlieusarde, son allure et son comportement l’a trahissent. Son mari la rejoint avec un café et une pointe de gâteau à faire baver l’Éthiopie au grand complet. Toujours le même air bête, pas même un léger pli ascendant aux recoins des lèvres. L’assiette est à peine posée sur la table que madame (appellons la Carole, elle ressemble à une Carole), armée de sa fourchette, s’attaque à son dessert sans la moindre pitié avec l’appétit d’une baleine bleue.
C’est officiel, elle a détesté sa soirée.
Un couple de banlieusards qui descend en ville veut passer du bon temps et se divertir. Avec l’air qu’elle affiche, je vois bien que ce n’est pas mission accomplie. Juste de voir la violence avec laquelle elle mange son gâteau, il est évident qu’elle mange ses émotions, elle n’a tout de même pas de compte à rebours avant qu’il explose.
Ils sont repartis quelques minutes, à peine, plus tard, affichant même air bête de quand ils sont entrés. Je ne comprends pas que deux personnes viennent gaspiller 15$ pour un 10-15 minutes d’air bête, de silence et de regards détournés un café branché.
J’ai donc passé la soirée à observer les gens, de mon coin. J’y ai vu vraiment de toutes sortes de personnes et ça m’a permis de faire plusieurs constatations:
1- Les gens en couple avaient tous l’air bête ou blasés.
2- Ceux en gang étaient les seuls à rire et à sembler avoir du fun.
3- Les personnes qui semblaient les plus pauvres (possiblement des assistés sociaux pour la plupart) étaient les plus gentils et reconnaissants envers le personnel du café. Ils étaient aussi les seuls qui ramassaient leur table avant de quitter.
4- Plus les gens ont une allure normale, plus ils regardent les autres croches, même s’ils semblent aussi normaux.
Ok, on s’entend que je ne viens pas de réinventer le monde avec ces quelques constatations, j’en suis bien consciente. C’est juste que parfois, nous devons voir des choses sur d’autres, même des inconnus, pour comprendre ce qui se passe sur nous…
Après avoir été franchement marquée par Carole et son air dépressif je me suis mise à penser à moi-même.
J’ai passé une bonne partie de ma vie à me demander pourquoi c’est long avant que les gens viennent vers moi. Des amies me racontent des soirées où elles partent seules, rencontrent des gens et finissent la soirée en gang à avoir du fun. Jamais ça ne m’est arrivé, pas plus que de me faire payer des verres. Et pourtant, je ne suis pas laide (en tout cas, j’pense pas).
C’est là que j’ai compris.
Étant une fille extrèmement timide, je n’ai jamais voulu le faire paraître. J’ai longtemps hésité à faire des activités seules de peur de passer pour une loser. Aujourd’hui, je peux pratiquement aller n’importe où quand je suis seule (oui, oui, même dans les bars). Le hic? Je ne veux vraiment pas avoir l’air épaisse tellement je suis gênée que j’affiche un air de boeuf qui, selon une zone quelconque de mon cerveau, me donne un air imperturbable et sûre de moi.
Je ne me suis jamais traîné un miroir avec moi dans ces moments là, mais me connaissant, j’imagine l’air “v’nez surtout pas me parler” que j’ai pu afficher plus souvent qu’autrement.
Promis, je change ça, dans l’intérêt de tous.
Madame Carole, merci pour cette leçon de vie et surtout, j’espère que vous avez tout de même passé une bonne soirée…

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